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Bogdan Banasiak
Monstruosité intégrale
Marquis de Sade – la philosophie du libertinage ou les conséquences de « la mort de Dieu »
(résumé)
Ce travail entend proposer une interprétation
globale de la pensée philosophique du marquis de Sade en considérant, d’une
part, les trames essentielles de l’œuvre (traduction, avec les outils de
l’analyse et hiérarchisation) ; et en examinant, d’autre part, les écrits
de Sade à travers les productions de ses nombreux commentateurs, non
pour dresser un état des recherches sadiennes, mais pour rassembler des éléments
visant à construire la vision d’un Sade comme penseur actuel.
En situant Sade dans le contexte et le climat
intellectuel des Lumières (libertinage, rationalisme, empirisme et
naturalisme, ses espoirs scientifique et politiques) et de la Révolution, nous
éviterons cependant de le réduire à une pensée du XVIIIe
siècle qu’il a dépassée et dont il a même destitué les rudiments.
Face à la controverse suscitée par l’œuvre et la personnalité du
divin marquis, à son prétendu « ressentiment », à
l’interprétation officielle de son œuvre (qui retardera de cent cinquante
ans l’entrée de Sade au panthéon de l’histoire intellectuelle), ce travail
entend démasquer les mécanismes d’une telle désinterprétation et relire la
biographie de Sade en en extrayant les incompréhensions et malentendus afin de
reconstruire l’image d’un penseur produisant une « œuvre-vie ».
Le divin marquis exprimait ainsi (de
manière générale mais aussi fondamentale) l’intention même de son
écriture : « à quelque point qu’en frémissent les
hommes ? La philosophie doit tout dire » [Histoire de Juliette, p. 1261]. Trois dimensions président à
cette intention :
–
« tout dire », soit « l’encyclopédie du crime
sexuel » ;
–
« dire plus », soit la philosophie du libertinage ;
– « dire
l’inexprimable », soit « les considérations intempestives ».
L’œuvre de Sade est
communément vue comme une entreprise conventionnelle d’analyse et de
constitution d’un registre de tous les meurtres et actes pervers ou violents
possibles et impossibles (les forme du « mal ») annonçant les travaux
futurs de la psychopathologie, de la psychanalyse, de l’anthropologie
culturelle, de l’histoire et de la théorie de la religion,. A cet égard, le
savoir contemporain annexe la pensée de Sade jugé comme moralisateur à
rebours. Le divin marquis (ainsi neutralisé, apprivoisé) peut faire valoir,
à cette condition, un droit limité d’appartenance à l’histoire de
la culture.
La philosophie s’identifiant
pour Sade au libertinage (seuls les libertins les plus conséquents sont pour
lui dignes d’être nommés philosophes) la véritable question est celle de
la description de la voie qu’emprunte le libertin, celle de la reconstruction
des principes du libertinage sadien dans ses dimensions théorique et pratique.
Reconnaissant l’importance fondamentale de la question de la souveraineté (en
corrélation avec la violence, l’érotisme, la mort et « l’isolisme »)
ce travail s’efforce de retracer le mouvement de sa réalisation (en confrontant
notamment la conception sadienne de l’homme aux projets de Nietzsche, Stirner
et Artaud).
La pensée de Sade constitue,
dans sa dimension théorique, une réflexion sur le statut des fondements
ontologico-épistémologiques acceptés ainsi que sur celui des déterminants
axiologiques (de la présence). Sous cet aspect, elle rejoint le mouvement d’
« effondements » de la philosophie contemporaine et apparaît comme
démystification. Dans sa dimension anthropologique, elle est une tentative de
réalisation d’une souveraineté intégrale par l’intermédiaire d’une remise en
question de tout ce qui pourrait la menacer, car seule la liberté absolue
(métaphysique) est digne pour Sade d’être nommée liberté.
La réalisation de cette
intention consiste à libérer les forces de la négation pure dans
l’esprit de l’individualisme anarchiste radical – après remise en
question de tout ce qui est injustifié, limitant sur le plan existentiel et non
satisfaisant sur le plan émotionnel : Dieu, la Nature, l’Autre et la Subjectivité. Elle
dépasse l’individualisme conventionnel (l’égoïsme) en remettant en
question également le « moi » et dégénère en une vision de la
monstruosité intégrale (analogon du surhomme nietzschéen), autrement dit de
l’apathie (intensification supérieure de la pensée et conséquence de la méthode
– état de « divinité ») à laquelle correspond, dans la dimension
sociopolitique de la pensée de Sade, la vision d’une révolution permanente ou
de la « prostitution de toutes les créatures » (parodie de
l’anti-utopie). Et puisque l’apathie dépasse la perspective humaine, ce projet
constitue une réflexion sur l’Absolu absent.
En d’autres termes, Sade entend, en précurseur de
Nietzsche, penser les conséquences de la « mort de Dieu » (des
fondements alternatifs). Ce projet qui délimite l’un des horizons de la
philosophie contemporaine fait de lui un penseur d’aujourd’hui. Puisque la
souveraineté intégrale rejoint l’autodestruction, elle ne peut, sous cette
forme a-humaine, être saisie comme valeur orientant la pensée ou comme un
doctrine prétendant à l’universalité. Le divin marquis montre par suite
que la rationalité humaine, par définition limitée, ne saurait penser les
conséquences de la « mort de Dieu » qui dénigrent son essence (le désir
de Présence).
Dans la dimension de la raison théorique, le désir
de présence s’identifie au désir de vérité qui prend son expression dans la
volonté de remise en question de la passion de démystification caractéristique
de la philosophie (et du savoir en général), recherchant un enracinement solide
théorico-existentiel (fondement, principe). D’autre part, dans la dimension de
la raison pratique, ce désir de présence s’identifie au désir du bien. Cette
raison, structurée par les institutions culturelles jouant le rôle de
régulateur de la vie collective, est déterminée par les normes morales au
croisement de l’ordre et de la cohérence collective, puis soumise aux lois de
l’espèce qui assurent la survie de la collectivité. En ce sens, la
raison pratique (institutionnalisée, normative et spécifique) – raison
universelle, identifiée à la posture du bon sens – répond au principe de
réalité : elle respecte les pulsions et les valeurs grégaires, l’instinct
de survie et de reproduction dont dépendent les fonctions et l’activité
vitales. Elle n’est donc rien d’autre qu’une volonté de bien en tant que désir
de sécurité dans l’existence de l’individu et de pérennité de la collectivité
par l’intermédiaire d’un respect des conditions propres à assurer le
fonctionnement de la communauté en tant que totalité cohérente.
En allant plus profondément que ne le fait
généralement l’homme (toujours grégaire, soit toujours trop humain), en
dépassant les limites et les inconséquences du bon sens (gardien du maintien de
l’espèce), le divin marquis montre que la raison pure (le pouvoir de la
négation pure) est surhumaine. En ce sens, Sade dépasse les limites de
l’humanité si l’on comprend le fondement de cette dernière en tant que
désir de présence, autrement dit besoin indispensable de s’enraciner
(fondement) et en tant que principe de conservation et de reproduction de
l’espèce (valeurs grégaires).
Aux côtés de Nietzsche, Sade apparaît comme le
critique le plus conséquent de la métaphysique de la présence, anticipant
d’autant plus génialement les survalorisations à l’œuvre dans ce
domaine qu’il dépasse les limites de la philosophie comme penseur
« intempestif ». Sa pensée, nourrie de la contradiction, aspire
à la systématicité tout en demeurant néanmoins
« ouverte » : s’appuyant, d’une part, sur le dernier mot
exprimé, et culminant, d’autre part, dans la destruction, sans jamais se donner
définitivement. La démystification, dans l’esprit nietzschéen, dégénère
en impératif de mystification en devenant parodie de système ou
considérations intempestives. Sade réalise la théâtralisation de ses propres
fantasmes (hétérologie, athéologie, monomanie) et « dépasse » dans
cette mesure la métaphysique de la présence.
Translation Alexandre Dayet
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